Sauver les archives du sol
Rien qu'en France, chaque année, 700 km² sont touchés par des travaux d'aménagement du territoire (carrières, terrassements, routes, bâtiments
privés et publics) entraînant la destruction des vestiges que recèle le sous-sol. L'archéologie préventive, en étudiant environ 20 % de ces surfaces (15 000 hectares en 2005), permet de "
sauvegarder par l'étude " les archives du sol. Ainsi, depuis presque 40 ans, des milliers de sites, en milieu urbain comme en zone rurale, ont été fouillés, étudiés, comparés. La somme des
informations issues de ces fouilles a profondément enrichi la connaissance du passé. Préalablement au chantier d'aménagement, les archéologues interviennent pour effectuer un " diagnostic " et,
si nécessaire, une fouille. L'aménagement du territoire ne doit plus se faire au détriment des vestiges du passé, mais permettre, au contraire, leur étude approfondie.
Une approche globale des sociétés et des territoires
L'archéologie préventive ne cherche pas de chefs-d'œuvre ou de monuments remarquables, elle vise à connaître les territoires et les sociétés passés à travers les innombrables signes conservés par
le sol, depuis les premières traces de présence humaine jusqu'à nos jours. Cette approche globale est fondée sur une étude des techniques, des modes de vie, des relations sociales et politiques
et des peuplements. Elle permet également de comprendre les évolutions du climat, métamorphoses du paysage et les transformations de la végétation.
Les finalités de l'archéologie préventive
On a encore trop souvent de l'archéologue, y compris dans les médias, que la vision d'un " chercheur de trésor " - trésors de
Toutankhamon, des Scythes, des Thraces ou des Incas. On ne sait pas toujours que l'archéologie a bien changé : elle s'intéresse à la vie quotidienne, aux techniques, aux habitations, et porte sur
des périodes très anciennes, dont les maisons en terre ou les tentes en peaux et en bois ont laissé des traces beaucoup moins spectaculaires que les pyramides d'Égypte ou le Machu Pichu - mais
tout aussi importantes pour comprendre notre passé. Des analyses de pollens ou d'ADN nous renseigneront bien plus sur la vie passée que maints " trésors ". Du reste, l'archéologue ne se contente
pas de dégager avec soin des objets jusque-là enfermés dans le sol - ce qui ne serait, après tout, qu'une tâche purement technique. Il doit constamment faire des choix : en fonction du temps et
des moyens impartis, il se concentrera sur ce qui lui paraît être le moins bien connu. Il aura à l'esprit l'état présent de la recherche, afin de comprendre en permanence ce qu'il trouve, de
pouvoir poser les bonnes questions, de prendre les bons échantillons de terre qu'étudieront ensuite géologues ou botanistes, etc. Il
sait, comme l'apprennent tous les étudiants en archéologie, que la fouille est d'abord un acte de destruction puisque, même si l'on collecte avec soin les objets, on détruit à jamais toutes les
relations qu'ils entretenaient les uns avec les autres - sans compter ce qu'on ne voit pas : on ignorait encore, il y a quelques décennies, que les pollens se conservaient parfois dans le sol et
qu'il fallait se donner les moyens de les retrouver.
Mais l'archéologie ne s'arrête pas à la fouille. Toutes les informations recueillies sont ensuite mises en forme (dessinées, photographiées,
décomptées, traitées sur ordinateur, etc.), classées et comparées. De nombreuses disciplines scientifiques apportent leur concours. L'analyse chimique des ossements humains permet de reconstituer
l'alimentation, mais aussi les maladies et, grâce à l'ADN, les liens de parenté entre les défunts inhumés dans un même cimetière. On peut savoir ce qu'un récipient en argile a contenu et ce qu'on
y a fait cuire. Grâce à la géologie, on peut déterminer d'où provient telle roche (certains sites du Vanuatu contenaient des fragments rocheux de Nouvelle-Calédonie !). L'examen au microscope des
traces d'utilisation montre si un silex a servi à couper des plantes, à racler des peaux ou à découper de la viande.
La zoologie, la botanique et les sciences de la terre permettent de reconstituer l'histoire du climat, de la végétation, mais aussi des inondations et de l'érosion due à l'homme depuis trois
mille ans chez nous. À l'opposé, pour les périodes récentes, les archives écrites nous apportent des renseignements complémentaires : propriétaire et date de construction de tel monument,
événement historique ayant pu provoquer telle destruction et, plus largement, toutes les données de l'histoire sociale et économique.
Ainsi, la convergence de tous les moyens actuellement connus pour observer notre sol et son contenu permet désormais de définir l'archéologie comme l'étude des sociétés humaines à travers leurs
traces matérielles.

Une discipline citoyenne
Sur le territoire, les vestiges sont partout. Étroitement corrélée à l'aménagement du pays, l'archéologie préventive doit concerner chaque
aménageur, chaque élu, chaque citoyen.Elle permet de relier le particulier au général, l'histoire locale à l'histoire générale, dans une mise en perspective qui réponde à des interrogations
fondamentales de l'homme sur ses origines, son histoire, ses valeurs. Elle peut éclairer la gestion de l'espace, l'évolution de l'occupation des sols et de l'environnement, la question des
différences ethniques, culturelles ou religieuses.
En étudiant les archives du sol, l'archéologie préventive permet un développement économique raisonné, qui évite la destruction aveugle
des traces du passé et des gisements de connaissances qu'elles recèlent.